La révolte des premiers de la classe

La révolte des premiers de la classe

Temps de lecture estimé : 10 minutes

Publié assez ironiquement le 8 mai dernier, « La révolte des Premiers de la Classe » est un ouvrage de Jean-Laurent Cassely à la frontière de l’analyse et de l’investigation.

Son propos ?

Partant du constat que la presse et les médias en général (mais surtout le 13h de TF1 #LOL) évoque régulièrement, et de plus en plus, des cas de reconversions professionnelles atypiques (entendez par là que le métier de destination n’a rien à voir avec le parcours d’étude ou professionnel précédent) l’auteur tente d’interroger ce qui semble être une tendance croissante afin d’en analyser les raisons et déterminer s’il s’agit d’un phénomène de mode ou d’une transformation lourde du monde professionnel

L’ouvrage aurait tout aussi pu s’intitulé « Je sais pas si vous avez remarqué, mais de plus en plus de diplômés changent radicalement d’orientation professionnelle ». Mais d’une part s’eu été trop long, et puis parce que ça aurait fait trop « Norman Sup’ « .

Pour en arriver au livre en lui-même, son propos principal n’est pas attaquable, dans le sens où celui-ci est purement factuel : de jeunes gens, aux parcours scolaires et supérieurs brillants et irréprochables, quittent les emplois qu’ils occupent en lien avec ces études pour se reconvertir dans différents domaines, qui ont pour principal point commun d’être globalement assez éloigné du domaine professionnel initial.

Ce constat est dressé sur la base, comme dit en introduction, de présentation par les médias de plus en plus de cas de figure : banquier devenu fromager, consultant en marketing numérique devenu boulanger, etc…

La multiplication de ces exemples est-elle le fruit de la seule chasse au buzz ou bien faut-il y voir la mise en place d’une mécanique de reconversion professionnelle touchant certains types de postes appelés affectueusement « job à la con » ou « métiers de merde ».

L’auteur en donne une définition assez ludique et pertinente : est-ce que la société subirait de graves déconvenues si vous arrêtiez brutalement votre travail pour vous mettre en grève ?
La réponse est assez évidente pour les infirmières, les éboueurs, les livreurs, etc. Elle l’est beaucoup moins pour le digital strategy planner d’une firme de publicité en ligne ou bien pour un chef de projets de progiciels de productivité…

La conclusion de l’auteur est simple : si la société ne souffre en rien de l’arrêt ponctuel ou définitif de votre activité professionnelle, c’est que vous être l’heureux propriétaire d’un job à la con.

Dès lors, il ne semble plus tout à fait extravagant de penser que certains de ces professionnels en soient arrivés à la même conclusion et se soient lancés dans une nouvelle quête de sens, au delà de la seule application bête et méchante des éléments et méthodes qui lui ont été inculqués durant ses études.

Et pour certains, cette quête de sens s’est traduit par un virage à 180° (et non à 360° comme on peut le lire parfois, sinon ça veut dire qu’on faire un tour sur soi-même et qu’on retourne au même endroit), quitté le relatif confort et la stabilité de leur emploi (avec souvent les rémunérations qui vont avec) pour se lancer dans un tout nouveau métier, après avoir suivi une nouvelle formation (ou pas) avec tout ce que cela implique de potentiels échecs et de situations financières précaires.

Et c’est là le premier et principal problème avec le propos de ce livre (même si l’auteur tente malgré tout de s’en défaire) : l’accent est mis exagérément sur ceux qui ont réussi leur pari dans leur projet de reconversion, quel qu’ait été le degré de difficulté rencontré.
L’auteur le dit lui-même : le propos est biaisé par le simple fait que les médias ne parlent presque qu’exclusivement des reconversions réussies d’une part mais l’effet loupe est également renforcé par le fait que les cas détaillés sont ceux qui font le plus grand écart entre la profession de départ et l’objet de la reconversion.
L’effet est en effet plus spectaculaire et vendeur lorsqu’il s’agit d’un trader devenant boulanger que si l’on parle d’un graphiste devenant photographe.

Il faut reconnaître que Jean-Laurent Cassely évoque tout de même bien quelques cas de reconversions ratées ou bien de manière assez rapide les causes de démotivation, de frustration ou d’échecs, mais trop peu pour remettre véritablement en perspective ce que l’accumulation de cas documentés élève au rang de « phénomène ».

La conclusion de l’ouvrage est d’ailleurs sans appel : si ces reconversions de l’extrême peuvent fonctionner, elles nécessitent dans tous les cas beaucoup de travail (que le talent peut faciliter) et requiert d’avoir à la fois des compétences commerciales et techniques. On peut y arriver seul et combiner tous les savoirs faire, mais cela sera plus dur que si on se lance à plusieurs avec des expertises complémentaires.

Le véritable enjeux de ce livre de mon point de vue est qu’il aborde d’une part la perte de sens de certains emplois pourtant bien vus, et d’autre part qu’il met le doigt sur un sujet majeur et absolument pas spécifique à ces cas de reconversions : l’écart entre le parcours d’études et les métiers finaux.

T’as fait Histoire, c’est pour être prof ?

Ce qui frappe tout d’abord à la lecture, c’est ce désir non dissimulé de toute une frange de la population qui ne se satisfait plus du confort relatif de leur situation professionnel et qui cherche par tous les moyens à donner du sens à leurs actions professionnelles quotidienne.

Cela dépasse de loin le seul effet d’ennui ou de lassitude après des années passées dans le même poste. La plupart de ceux qui témoignent n’ont pas un bagage professionnel si extraordinaire que ça.

Il y a donc deux niveaux de lecture.

D’une part, le décalage vécu entre le travail quotidien et son influence réelle. Les reconversions décrites tendent toutes vers un retour à des métiers concrets et palpables, loin des abstractions de l’informatique. Un retour en grâce du produit manufacturé, au sens littéral, ainsi que du contact direct avec le client final, lui aussi perdu de vue ces dernières années.

Les reconvertis souhaitent matérialiser physiquement leur travail et visualiser son résultat de manière immédiate et tangible.

Ceci ne suffit toutefois pas à donner du sens à ce que l’on fait. Tout dépend de l’effet que l’on souhaite effectivement produire. Il semble en effet valorisant de fabriquer soi-même des armes à feu de manière artisanales mais est-ce là l’aboutissement désiré d’une quête de sens au service d’un monde meilleur (sauf si l’on s’appelle Donald) ?

Au delà de l’aspect artisanal et matérialiste (dans le bon sens du terme) qui anime ces néo-entrepreneurs, tous ceux évoqués par le livre (et donc par les médias) ont en commun une dimension nostalgique, presque « vieille France » porteuse d’une certaine dose symbolique d’authenticité et de sincérité.

Le choix peut paraître étrange, car il s’agit tout de même de métiers relativement usant, mais ces cas de reconversions étant presque exclusivement urbains, on y trouve une certaine logique entrepreneuriale consistant à placer un business au coeur de son marché, la clientèle visée étant justement celle des professionnels classiques, ceux qui ne quitteront pas leur emploi pour une aventure courageuse aux destinées incertaines.

C’est l’autre élément qui permet de nuancer la caractère « tendance lourde » du moment : ces reconversions sont principalement urbaine. Dans un pays où le nombre de néo-ruraux ne cesse d’augmenter, cela permet de relativiser l’ampleur du phénomène.

Ça, c’est pour la quête de sens. Venons en à l’autre niveau de lecture.

S’il n’est pas question d’ennui dans leur poste initial, c’est peut-être bien plutôt l’absence de surprise, qui peut se traduire par une forme de lassitude psychique.

Comme l’explique cet article, la linéarité d’un parcours entre les études initiales et le métier est de plus en plus vécue comme un parcours castrateur et frustrant.

Il faut dire que pendant longtemps, et encore aujourd’hui, la question la plus posées aux têtes blondes est « Qu’est ce que tu voudras faire plus tard ? ». S’ensuit alors un parcours initiatique plus ou moins conscient menant vers des choix d’orientation parfois éclairés, parfois contraints, rarement pleinement satisfaisants.
Surtout de nos jours avec les bienfaits (c’est de l’ironie) du système d’admission post-bac, les choix d’études dépendent du contexte familial, de ses ressources, du contexte régional, et du bagage intellectuel acquis par l’individu. Un collégien qui aura été dégouté à vie des mathématiques par un professeur peu scrupuleux aura moins de chance de se précipiter dans un faculté de maths pour y apprendre les joies des dérivées et primitives.

De ce point de vue, il pourrait ne pas paraître étonnant que, arrivés à l’âge adulte, les choix ayant muris, de véritables options de « carrières » soient envisagés et les moyens pour y parvenir mis en place : formations complémentaires, etc…

C’est sans compter sur la doua populaire qui veut que si on a fait une fac de physique-chimie, c’est forcément pour devenir rat de laboratoire.

Il est des formations qui ne prêtent que peu le flanc aux débats : un étudiant en pharmacie deviendra pharmacien (pour peu qu’il aille au bout de son cursus). Idem pour médecine et globalement tout ce qui tourne autour du médical.
Pour la plupart des gens, la même logique s’applique à toutes les autres formations, au motif qu’un diplôme débouche nécessairement sur un métier (ou une famille de métier) déterminé.
Un étudiant en Histoire deviendra prof (ou historien avec un peu de chance), un étudiant en psychologie… psychologue, un étudiant en STAPS prof de sport, etc…

Sauf que…

S’il existe certaines formations spécialisées dont le seul but est effectivement de pratiquer dans le domaine de ses pairs et formateurs, la plupart des cursus sont assez généralistes (quoiqu’en dise leurs intitulés corporatistes) pour permettre à leurs membres de tirer leur épingle du jeu dans la jungle du marché du travail.

Jusqu’à créer leur propre entreprise et prospérer pour les plus audacieux.

Les cas de trajectoires linéaires devraient en fin de compte être les véritables exceptions et les parcours « atypiques », la norme.

Là réside le coeur du livre de Jean-Laurent Cassedy. Interroger le pourquoi de la surprise que provoque ces reconversions totalement décalées en apparences, tant elles questionnent notre rapport à nos parcours de vie et notre quête de stabilité.

Un ouvrage agréable, facile à lire, qui a le mérite d’ouvrir le débat et de faire réfléchir.

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