Comment en sont-ils arrivés là ? de Luc Van Campenhoudt

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Comment en sommes nous arrivés là ?

Le terrorisme en lui-même, sous quelque forme qu’il soit, est déjà une source d’angoisse et d’inquiétude. Encore plus lorsque l’on ne s’interroge plus simplement sur son « pourquoi » mais sur son « comment ? ».

Peu importe en effet de quoi se réclament les tocards qui se croient autorisés à semer mort et destruction, le résultat est le même : des dégâts, humains ou matériels, de la méfiance et surtout de la peur, constante même si elle fini par se diluer ou être niée.

Cette peur est provoquée par la lâcheté et l’imprévisibilité de ce mode d’action armé. Attaqués que nous sommes dans notre vie quotidienne, nous nous retrouvons plongés au cœur d’un véritable confit armé dont la violence et  la brutalité nous plonge dans des abîmes d’incompréhension.

Cette incompréhension alimente la peur. Car ce que l’on ne comprend pas fait peur. S’il peut s’expliquer, rien n’excuse ni ne justifie le recours à ces méthodes de lâches.

Or, la vague terroriste qui sévit en ces temps troublés, si elle est déjà en elle-même inquiétante et porteuse de peur, se trouve amplifiée par un phénomène tout aussi inexplicable en apparence : ces actes terroristes sont commis pour des raisons obscures par de jeunes gens issus des pays dans lesquels ils commettent leurs méfaits.

Fini l’époque où des gens de l’extérieur, certifié viande d’import, venaient faire des dégâts parce que c’était la mission que leur avait confié quelque illuminé endoctriné.

Le phénomène des jeunes européens rejoignant les rangs actifs du terrorisme islamiste suscite l’inquiétude et la perplexité. Cela ajoute surtout à l’incompréhension face à ce terrible mal du siècle contre lequel aucun remède ne semble efficace.

Il constitue en toute logique un sujet d’étude pour tenter d’en décortiquer les causes, les effets et les solutions pour y répondre.

C’est tout l’objet de l’ouvrage de Luc Van Campenhoudt, sociologue Belge. Ce dernier ne tente non pas d’expliquer les raisons qui poussent ces jeunes à quitter leurs vies, confortables ou non, pour embrasser une cause perdue et meurtrière, mais il s’attache bien plutôt à chercher à décrire les étapes par lesquelles ces jeunes passent pour passer d’une vie banale au statut de terroriste islamiste.

Ressort-on de la lecture de ce livre avec les idées plus claires et quelques pistes de solution ?

C’est ce que nous allons voir.

Comment qu’on fait pour devenir terroriste en 2017 ?

Très didactique, l’ouvrage propose six clés pour expliquer le cheminement de ces jeunes perdus qui les conduits d’une certaine normalité à la plus abjecte des passions meurtrière.

Ces six clés se présentent sous une double lecture chronologique (du point de vue du parcours) et de variation d’échelle, partant de la plus petite cellule pour s’étendre à l’échelle la plus globale.

La volonté de l’auteur est à la fois de détailler les étapes par lesquelles passe un candidat au djihad mais également, si ce n’est surtout, de mobiliser toutes les ressources des sciences sociologiques pour éclairer au mieux ces comportements.

Son postulat consiste à dire qu’aucune étude sociologique d’envergure n’a été conduite sur le sujet et que les approches parcellaires déjà conduites se sont contentées d’envisager les « causes » de ces déviances et non l’analyse des processus mis en oeuvre.

Quelles sont donc ces fameuses clés ?

Première clé

On apprend en premier lieu que l’unité de base d’un djihadiste est un petit groupe local, au nombre de membres restreins, qui peut aller jusqu’à n’être constitué que d’une fratrie.

Ce n’est pas une révélation, mais cela a au moins le mérite de coucher avec des mots un élément de base du terrorisme moderne, élément qu’il faut mettre en lien avec la notion de réseau détaillée un peu plus loin dans l’ouvrage.

Il s’agit d’un des éléments rendant la détection de ces gens là particulièrement complexe. Les petites entités sont discrètes, voire invisibles et se noient dans la masse.

Si le concept de « Cellules terroristes » (dormantes ou actives) n’est pas inconnu, l’auteur parvient à illustrer l’une des faiblesses de ce nouvelles formes de cellules, plus artisanales. Là où autrefois la structuration des cellules prévoyait des backup, des solutions de replis, etc… ce qui impliquait un nombre relativement important de personnes impliquées, l’étroitesse de l’effectifs de ces cellules amatrices limitent très rapidement les ressources des terroristes lorsque ceux-ci doivent fuir le lieu de leurs méfaits.

Il s’agit là d’un point intéressant du propos de l’auteur, qui met le doigt sur l’une des faiblesses de ce type de structuration unitaire. L’auteur oublie néanmoins que la plupart de ces terroristes visent en principe à commettre des attentats suicide et que par conséquent, toute fuite ou nécessité de couverture est à exclure. Dans ces cas là, le faible effectif limite les possibilités d’enquête par la suite, et constitue là encore un point fort.

Au-delà des aspects logistiques, l’auteur insiste bien davantage sur le petit groupe pour son rôle de cocotte dans lequel infuse le djihadiste. Cela nous conduit à la deuxième clé et à la manière dont le djihadiste se monte le bourrichon.

Deuxième clé

Tout comme l’étudiant en sociologie qui refait le monde et pense avoir trouvé l’idée révolutionnaire pour sauver le monde un jeudi soir de novembre dans le salon de la collocation de ses camarades de promo, ivre, au milieu de cadavre de Heinneken vides par dizaine, le djihadiste se chauffe et fait monter la mayonnaise par l’émulation provoquée par la fréquentation de son petit groupe de base.

Par effet d’entraînement, de mimétisme puis de différenciation, il tend à devenir toujours plus radical et extrémiste, et ce à mesure que son passage à l’acte se dessine.

Ça, c’est pour l’effet de groupe.

Mais, magie du XXIème siècle, cet effet est renforcé, amplifié, déformé par les outils qu’offrent la technologie moderne, qui permet de s’affranchir du temps et des distances à travers Internet.

Du point de vue de l’auteur, Internet joue un rôle majeur dans la radicalisation et le passage à l’acte. Factuellement parlant, c’est indéniable. Mais intellectuellement parlant, ce postulat comporte un biais. Est-ce que par ce que notre époque dispose d’Internet que les candidats au djihad sont plus nombreux, ou bien est-ce parce que le pic de djihadisme se produit aujourd’hui qu’Internet est mis à profit par ces derniers ?

Qui de l’œuf ou de la poule, hein ?

De manière plus nuancée, Internet et le contenu qu’il véhicule, jouent un rôle de facilitateur pour ces jeunes gens. L’idéologie véhiculée par Daesh et ses seïdes circulerait moins vite et moins loin sans cela, mais elle se serait diffusée sans nul doute. L’engagement de ces jeunes gens aurait pris d’autres formes, ils auraient utilisés d’autres outils, se seraient organisés plus difficilement sans doute, mais rien n’indique qu’Internet soit une condition suffisante à la croissance du phénomène.

Là encore, l’auteur pose des mots sur une évidence : les terroristes islamistes utilisent Internet, pour communiquer, pour « s’informer », consulter la propagande et la diffuser.

On en vient alors au point suivant en prenant un peu de recul et en passant à l’échelle d’un réseau.

Troisième clé

Ce point là est pour le moins confus si l’on persiste à vouloir envisager les étapes par lesquelles se « construit » un terroriste en 2017.

En effet, il est décrit ici comment l’addition des petits groupes indépendants constitue, in fine, un réseau, même si celui-ci est informel, distendu et décentralisé.

L’auteur postule que le djihadiste participe au pouvoir collectif du réseau. Soit. Mais en quoi cela constitue t-il un point de passage ? Il n’est nullement fait état d’une réflexion que pourraient se faire les candidats au djihad du genre « Tiens, je m’intègre dans un réseau ».

Inconsciemment, cet « effet réseau » joue certainement, mais cela reste purement théorie et abstrait. Comme nous l’avons vu au début, le réseau n’est jamais suffisamment dense pour couvrir les actions des différentes cellules lorsque l’un de ses membres passe à l’acte.

Dès, il est difficile d’admettre que la tentation du réseau fasse partie intégrante du parcours du djihadiste. L’effet inverse est en revanche tout à fait vrai : le réseau se nourri de ces nouvelles recrues et de chaque action commise.

Les choses redeviennent un peu plus concrète par la suite.

Quatrième et cinquième clés

Je regroupe ces deux clés parce qu’elles sous-tendent le même principe : le clivage, l’opposition.

Alors dit comme ça, on a l’impression de toucher au summum de l’enfonçage de porte ouverte : les terroristes sont des gens qui « luttent » contre d’autres qu’ils qualifient d’ennemis. Ce statut d’ennemis étant à géométrie plus que variable et soumis à une forte subjectivité.

Mais a y regarder de plus près, au delà du poncif, on trouve deux éléments qui sont révélateurs, non pas du parcours des djihadistes mais du fondement même de terrorisme, puisqu’on retrouve ces leviers dans toutes les formes de terrorismes, même si elles n’ont pas de fondement religieux.

Le premier concerne l’antagonisme ethnique. Il s’agit là d’une dimension largement passée sous silence lorsqu’il s’agit d’évoquer les agissements de Daesh, du moins dans l’analyse. Certains de ses effets sont évoqués, comme le cas des Yézidies, mais les mécaniques à l’oeuvre sont peu évoquées.

On retrouve cette dynamique ethnique dans toutes les formes de terrorisme, les extrémistes qualifiants leurs ennemis comme des gens appartenant à des groupes n’ayant rien en commun avec eux.

Cette volonté de distinguer les ethnies, fait partie du mouvement d’ensemble visant à créer de la confrontation systématique.

Le futur terroriste ne se contente pas de créer et d’alimenter sa propre haine de l’autre, quelque puisse être cet « autre ». Il la rend palpable et en fait l’expérience pour solidifier leur détermination.

Le principal défaut de cette partie de l’ouvrage, c’est qu’encore une fois, on sort quelque peu du cadre du parcours des apprentis djihadistes pour s’intéresser à la façon dont ceux qui restent tirent profits des actions des terroristes. L’exposition de ces méthodes pour générer de la confrontation, sans quelle ne soit armée au premier abord, est intéressante dans le sens où cela  éclaire notre rapport aux informations qui nous sont communiquées et notre façon de les interpréter.

C’est à la lecture de ces pages que l’on prend conscience, s’il en était encore besoin, que le débat dans nos sociétés pour savoir s’il faut ou non qualifier de « guerre » la lutte contre le terrorisme, n’a pas simplement une portée symbolique mais bel et bien des implications concrètes auxquelles il faut faire attention.

Sixième clé

Dernier point de cet ouvrage en forme de synthèse diluant un peu plus le propos du livre : un certain nombre d’étapes mène le djihadiste à la mort.

Ce que cherche à dire l’auteur, c’est qu’après être passé par toutes les étapes précédentes : le petit groupe, la radicalisation, la conscience du réseau et la confrontation, rares sont ceux qui, malgré tout, vont jusqu’à l’acte final : la mort.

Passé ce constat (sans que des chiffres puissent être annoncé, ce qui est dommage) cette clé regroupe tout un tas d’étapes supplémentaires, qui auraient pu faire l’objet de plus de détails.

Les choses sont balayées trop vite pour que cela soit véritablement sérieux. Tout juste y avance t-on quelques suppositions, basées sur ce que l’on sait des précédents attentats. Dommage.

Comment conclure ?

Le postulat de départ de l’ouvrage est audacieux : démontrer que les pires atrocités sont commises par des gens qui n’ont rien d’exceptionneL

Le chapitrage est globalement cohérent mais aurait plutôt pris toute sa place dans un ouvrage consacré aux mécaniques générales du terrorisme, islamiste en particulier.

Ce plan d’analyse et de rédaction vise à illustrer le propos du livre : la radicalisation et le passage d’un état normal à celui de terroriste sont le fruits de processus banals mais qui, mis bout à bout, selon un degré d’ampleur plus ou mois important, produisent des effet désastreux.

L’ouvrage alterne entre une volonté d’exhaustivité de l’approche sociologique en mobilisant tous ses outils et toutes ses techniques (sans les citer), mais doit avouer en toute fin qu’il ne s’agit en fin de compte que d’une (trop) brève introduction au sujet qui nécessiterait une (ou plusieurs) exégèse complète(s).

L’ouvrage échoue donc dans les deux domaines puisque l’ambition affichée d’utiliser tous les outils de la sociologie moderne se trouve desservie par la brièveté du propos. Propos qui par ailleurs en plus d’être bref ne fait qu’effleurer son sujet et enfonce allègrement des portes ouvertes, ce qui oblitère toute possibilité qu’il puisse servir de socle à toute étude ultérieure sur le sujet.

Le coup de grâce est porté par le contenu même de cette conclusion, qui lance à la cantonade quantités de suggestions d’initiatives naïves qui permettraient selon l’auteur d’enrayer la machine : faire se parler les communautés, ne pas faire la guerre, faire attention à l’éducation. Quelques pages de plus et on nous suggère de se donner la main…

Aucune réponse, aucune attitude n’est simple face à ce qui se passe. Mais les propos tenus en conclusion de ce livre ne sont pas à la hauteur de l’ambition affichée par son auteur en introduction. Cela dessert globalement tout le propos…

Alors ? On le lit ou pas ?

Non. Passez votre chemin.

Pour une fois, vous en apprendrez presque plus en regardant le replay de BFM…

L’ouvrage est trop superficiel pour que l’on y apprenne vraiment quelque chose de concret.

Un vrai bon livre sur le sujet tarde vraiment à sortir. On attendra effectivement qu’une étude complète, appuyée non seulement sur la sociologie, mais également sur l’histoire, la géopolitique, l’économie, viennent apporter une analyse complète de ce sujet complexe et effrayant de part cette complexité.

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