Terry Goodkind : grandeur et décadence

Temps de lecture estimé : 12 minutes

J’ai rencontré Terry Goodkind pour la première fois dans les rayons de la Fnac.

Non, pas en personne, mais lors de la publication française du septième tome de sa saga de l’épée de vérité.

Disponible en quantités astronomiques en tête de gondole et affublé d’un éloge dithyrambique en couverture, cet auteur avait l’air en vogue, dans un genre que j’affectionne  tout particulièrement.

Mon sang ne fait qu’un tour et je m’écrie (très intérieurement parce que ça ne se fait pas de crier dans les rayons cosy de l’espace librairie de la Fnac) « Mince, je suis passé à côté de cette série. Vite, mettons-y bon ordre ! ».

Je m’enfuie donc dans les profondeurs du rayon à la recherche du premier tome, qui, Miracle !, se trouve être disponible dans sa version poche.

Ce fut ici le début d’une aventure littéraire, longue aujourd’hui de plus de 10 ans !

10 ans au cours desquels j’ai écumé toute l’oeuvre de Goodkind, rattrapant tout d’abord mon retard, puis, revenu dans le rythme des publications, guettant les sorties comme une groupie.

D’abord donc l’épée de vérité et ses bientôt 15 volumes, entrecoupés de préquelles et de ce qui constituait jusqu’à aujourd’hui son seul thriller « contemporain ».

Et à la lumière du dernier opus qui vient de sortir, on aurait préféré que ce soit le seul…

Pour être tout à fait honnête, seule la curiosité m’a fait aller au bout des 15 tomes de la saga de l’épée de vérité. En vérité (sans mauvais jeu de mot), même avec toutes ses faiblesses, la saga se tient jusqu’au tome 11. Avant le rajout « il faut que je paye mes impôts » des tomes suivants, écrits gros et vides de sens.

Avec « La loi des neuf », Goodkind tentait le pari osé de transposer son univers dans le monde contemporain, dans une intrigue pataude, mais audacieuse. Mais il était clair que l’auteur n’était pas fait pour écrire autre chose que de la « Fantasy ».

Avec le recul, Gooodkind a produit trois véritables pépites dans sa saga : le premier volet « La première leçon du sorcier », qui, au delà de son rôle de pierre fondatrice, propose un vrai récit épique, sans fioritures, à l’intrigue solide et aux figures du style maîtrisée. Le reste de la série est hélas très inégal et seuls les quatrièmes (Le temps des vents) et sixièmes (La foi des réprouvés) volets sortent vraiment du lot.

Pour le reste, on peut dire qu’un opus sur deux est au choix : raté, oubliable ou inutile. Les ajouts à l’histoire globale sont suffisamment marginaux pour qu’on ai pu en faire l’économie. La palme revenait sans hésiter au 3, au 5 et au 8.

Mais au delà de l’histoire qui s’essouffle d’elle même tant l’auteur use son filon jusqu’à la corde, l’auteur lui-même s’enferme dans une caricature de lui-même et les actions de ses personnages peinent de plus en plus à masquer son propre discours teinté de politique et d’idéologie américaine qu’il rabâche sans discontinuer à travers des scènes de dialogues toujours plus longues et pompeuses dans un style toujours plus niais, comme s’il s’adressait très maladroitement à des enfants en bas-âge, incapable par exemple de se souvenir de ce qui se disait trois pages plus tôt, et se croyant obligé soit de le répéter, soit de le formuler autrement à travers des périphrases d’un grotesque éhonté.

Une fois le 15e et, le croyais-je, dernier tome terminé, le laissait le brave homme de côté et allait convoler avec d’autres écrivains.

Je n’ai par exemple pas lu ses deux derniers ouvrages sur Nicci, à côté desquels j’étais largement passé.

Néanmoins, la sortie en promotion de son dernier ouvrage, un thriller, son deuxième donc, m’a poussé à aller voir ce que donnait le dernier cru en date de cet auteur prolifique.

Que n’ai-je donc commis comme erreur !

Enfonçons tout de suite les portes ouvertes. Quoique l’intrigue soit vue et revue (des tueurs aux trousses de deux personnages en fuite…) et que le style sans saveur laisse clairement à désirer de part son absence d’épaisseur (dont la pauvreté de la langue n’un hélas qu’un des symptômes), ce n’est hélas pas là que réside les défaut majeurs du livre.

C’est tout dire !

Qu’est ce qui peut être pire pour une oeuvre littéraire que de laisser le souvenir périssable d’une histoire banale mal racontée ?

Et bien Terry Goodkind tente peut-être de relever le défi dans une expérience autodestructrice au service non pas de ses récits mais bien plutôt au service de ses idées. Et, une fois encore, non pas de ses idées de romanciers – la vacuité de son propos et ses errances de styles prouvent que tout comme le souffle épique de ses histoires, ses qualités d’écrivain s’épuisent – mais bien plutôt de ses opinions politiques et « philosophiques ».

Entendons nous bien : un auteur, ou un artiste au sens plus large, est un témoin de son époque, un citoyen de son temps. Quoiqu’il exerce comme art, quelles qu’aient été sa formation, son contact avec les idées et les formes de culture, il est nécessairement influencé par « l’air du temps » et ce qu’il produira sera le reflet conscient ou en creux de tout ce que l’époque brassera d’idées, d’actions ou d’émotions.

Le problème n’est donc pas que Goodkind ait des opinions ou qu’elles aient pu lui donner un angle d’attaque pour évoquer certains thèmes développés au cours de ses différents romans.

Non. Le problème, est qu’au fil de ses romans, le propos politique de l’auteur a progressivement pris le pas sur la narration, ne se contentant plus de donner une coloration au récit, mais pour devenir en fin de compte l’objet de son propos.

Au début, ça paraissait presque mignon, les personnages prenaient des postures et adoptaient des points de vue cohérent avec la situation dans laquelle ils étaient plongés. Mais, emporté dans son élan, ces attitudes dictées par les circonstances sont devenues au fil de l’eau les traits de caractères principaux des personnages passant par exemple pour le héros principal du courage noble à une sorte d’attitude moralisatrice teintée de fatalisme.

A la base de tout récit, particulièrement lorsque celui-ci s’étend sur plus d’une dizaine d’opus pour la saga de l’épée de vérité, il est normal et même souhaitable que l’on constate d’une évolution (positive ou négative) des personnages. Ils vivent des choses, ressentent les choses et les circonstances doivent nécessairement leur faire revoir leurs façons de penser.

Malgré tout, l’évolution des personnages de Goodkind ne va pas tant dans la direction d’un parcours logique au sens psychologique du terme, mais plutôt vers une transformation de ces deniers d’acteurs à celui de porte-parole. C’est comme cela que l’on est passé de « Moi, Terry Goodkind, je vous raconte l’histoire de Richard dans un univers de mon imagination » à « Moi, Terry Goodkind, je vous explique très clairement mes opinions à travers les dialogues de mes personnages ».

Car cela s’applique à tous les personnages. Quoique philosophiquement opposés dans une dichotomie excessivement manichéenne, les « bons » et les « méchants » partagent le même discours auto-persuasif martelé page après page, dans un torrent indigeste et ininterrompu de rabâchages aussi lourds que pompeux le tout avec la subtilité d’un marteau-piqueur manipulé sous stéroïdes.

A peu près épargnés par le phénomène sur les quatre premiers tomes de l’épée de vérité, le lent et progressif passage de saga à tribune politique s’amorce à partir du cinquième volume.

Et c’est aujourd’hui, dans un thriller raté sur le fond et sur la forme que se cristallisent toutes les dérives de l’auteur à un niveau de concentration jamais atteint.

Mais au fond, peu importe les convictions de l’auteur. Que celui-ci soit bouddhiste intégriste, vegan à mi-temps ou zélote de l’armée illumiti-reptilienne, ce qui pose problème n’est pas tant le fond de sa pensée et de ses convictions que la façon dont celles-ci viennent occuper une place prépondérante dans le récit. Mais c’est surtout la façon dont ces idées transpirent et sont retranscrites qui pose problème.

Bon, bien que cela soit évidement décevant, Goodkind n’est pas un zélote de l’armée illuminati-reptilienne. Non, plus simplement, Goodkind est ce que qu’on pourrait appeler un « conservateur ». De nationalité américaine, son affinité politique va au parti « Républicain » (opposé au part « Démocrate »), même s’il se définit lui-même comme adepte de la philosophie libertarienne.
Quoique très insatisfaisante, la comparaison avec notre système français voudrait que les Républicains soient à droite de l’échiquier politique, quand les Démocrates y prendrait la gauche (sachant que l’échiquier politique US ne couvre pas l’ensemble de notre spectre idéologique et s’arrêterait pour les plus extrêmes gauchistes à ce qui correspondrait à notre centre gauche).

Bref. Ce qu’il faut retenir, ce n’est finalement pas ce qui défini la ligne politique des républicains, mais que la séparations Républicains / Démocrates, est extrêmement clivante aux USA et que l’appartenance et la revendication de celle-ci à l’un ou l’autre camp défini pour parti les individus. Cela fait même parti d’une information déclarative, librement accessible à tout un chacun. Difficile donc de garder le secret de son vote (encore que…) !

Les ouvrages de Goodkind sont donc une tribune offerte à sa libre expression politique et philosophique, peut-être (quoique j’en doute) avec une arrière pensée prosélytique.

Sauf que, et c’est pas de bol pour nous, on n’assiste en rien à une subtile utilisation au service de l’intrigue, mais bien plutôt au discours enflammé d’un oncle bourré en fin de repas lors des fêtes de noël. Et encore, le fameux oncle bourré se contentera de paraphraser maladroitement ce qu’il pensera avoir compris des flash infos de fox news, comme le ferais un élève de primaire passé par hasard devant la télé allumée chez ses grands-parents.

On est donc très loins de l’analyse fine et de la mesure.

Sans doute grisé par l’accession de Donald Trump à la maison blanche, Goodkind se trouve empli d’une confiance en lui redoutable et ne se prive pas de se regarder écrire de longues diatribes empruntes de populisme gras et de jugements absolus à l’emporte pièce.

On retiendra avec amusement ses passages sur l’axe du mal (Iran et Corée du Nord en tête) et surtout sur le « Dark Net » qui constitue a priori le thème central des « Sanctuaires du mal ».

Je dis « a priori » car à part en deux points précis de l’histoire, le dark net n’occupe aucun rôle central dans le récit en dehors de servir d’exutoire à Goodkind qui déverse sur de (trop) longues pages sa vision partielle du sujet (cf. la paraphrase de Fox News).

Faire du Dark Net (qui tire ce nom du fait qu’il n’est pas aussi facilement accessible que l’internet « classique ») une plateforme uniquement dédiée aux activités criminelles c’est oublier un peu vite que :

  1. Les criminels peuvent agir  très librement sur l’internet « normal » et tout sortes d’activité illégales ou nuisibles y ont déjà cours
  2. Un internet caché permet à certaines personnes ou certaines idées de trouver leur chemin lorsque les régimes en place y font obstacles de manière illégitime
  3. Que grâce au point précédent, de grandes compagnies, américaines pour la plupart, exploitent ce Dark Net à des fin commerciales en arguant qu’elle font justement oeuvre de liberté.

Accuser le Dark Net d’être la réplique moderne de Sodome et Gomorre de manière aussi ferme et absolue que ne le fait l’auteur revient à adopter la même condamnation pour de bêtes tâches, trouvables dans n’importe quel magasin de bricolage, au motif que quelqu’un s’en est servi pour effectuer un massacre. Le problème n’est pas incarné par l’outil mais par l’utilisation qui en est faite.

De ce point de vue, l’approche de Goodkind est quelque peu désespérante, surtout qu’elle n’aide en rien le récit et le dessert même tant la critique est grossière et caricaturale. Mais peut-être que pour un américain moyen, relativement peu instruit et abreuvé à la source de Fox News, ça passe crème…

En définitive, « Les Sanctuaires du Mal » est un livre raté, à tous points de vue. Il ne constitue que le énième épisode de la lente mais inexorable chute de Goodkind d’auteur talentueux à papy aigri.

Cette situation est vraiment triste, car cela entache l’aura qu’avait (et qu’a encore auprès du public) l’oeuvre de Goodkind, et au premier chef l’épée de vérité. Il est tout de même à espérer que Goodkind délaisse ses démons actuels pour retrouver le souffle épique qui nourrissait ses premiers opus pour redonner ses lettres de noblesses à son interprétation du genre héroïcomique-fantasy qui compte tant d’adeptes à travers le monde !

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