Frustration

Le poids de la frustration

Temps de lecture estimé : 6 minutes

Une note qui ne va pas forcément vous intéresser puisque j’y aborde ma petite vie à moi. Ma situation n’est pourtant que le point de départ d’une réflexion plus globale.

Je suis en fonction depuis maintenant presque un an dans une bibliothèque. Et jeudi prochain, c’est mon dernier jour. Finalement, je suis dans la situation de pas mal de gens, employés dans le « secteur non marchand » (ie : la fonction publique) à travers un contrat très mesquinement intitulé « Contrat d’accompagnement dans l’emploi » (CAE, ou CUI à la mode old school). Quand on s’engage, et donc qu’on est engagé (sic) pour un contrat, une mission, dont la durée est déterminée, il faut toujours garder en tête que la fin est programmée. Néanmoins, si l’on travaille pour les subsides que cela rapporte, on travaille aussi parfois par passion, par envie ou par goût de la mission qui nous est confié. C’est d’ailleurs cela qui permet à chaque agent de donner le meilleur de lui-même pour son propre accomplissement mais aussi pour l’intérêt de la structure (ou de l’entreprise) donc de ses collègues et pour l’intérêt général. L’argent seul constitue une motivation suffisante pour se lever le matin mais pas un facteur d’épanouissement. Si l’argent contribue au bonheur, il n’en est pas l’unique expression.

Donc, dans mon cas justement, l’argent faisais partie des intérêts du job, mais au final ce qui me motivait était bien plus que cela. J’avais la chance de travailler sur un gros projet qui me tenait à cœur, auquel j’avais plaisir à contribuer et dans lequel je m’investissais par passion et par conviction. Je travaillais bien entendu autant pour la réussite de ce projet que pour ma situation personnelle. En effet, si un CDD est par nature limité, rien n’empêche que celui-ci soit renouvelé. Même dans le cas des CAE, il est possible de le renouveler une fois. Encore faut-il réunir plusieurs conditions : avoir encore besoin d’actions d’insertion dans l’emploi et, accessoirement, avoir fourni un suffisamment bon travail pour susciter l’envie chez vos employeurs de vous garder.

Je naviguai donc avec ce double horizon de réussite du projet et de perspective de renouvellement. Au-delà de la durée de mon propre contrat, le projet en question a lui aussi une limite temporelle. Lancé en 2008, il se termine quoiqu’il arrive en 2018 pour la partie opérationnelle. Il y aura énormément de travail en back office une fois cette phase terminée, mais celle-ci sera très certainement réservée aux titulaires. Ainsi, même dans la perspective d’un renouvellement de mon contrat, j’aurais pu en tout et pour tout travailler deux ans à ce poste. Sauf modification profonde de la politique RH de la collectivité qui m’emploie, il n’y avait donc que peu de chance que visse le terme des opérations, tout du moins, en étant en fonction.

Dans le monde d’aujourd’hui, il faut savoir garder de la distance avec son travail. Ne pas trop s’impliquer pour pouvoir, le cas échéant, passer à autre chose sans trop de regret, de remord ou de culpabilité de laisser quelque chose en route. Seulement voilà, on a beau connaitre la théorie et savoir que l’on travaille dans un temps imparti, on finit toujours par faire un peu plus que ce pour quoi on est rémunéré. On regarde sa boite pro à la maison (quelle idée d’avoir inventé l’accès distant aussi ?). On fait soi-même des tâches que d’autres, qui ont un autre timing que le vôtre, devraient faire. Bref. Tout ce qu’il ne faut pas faire, car vous étendez tellement votre sphère d’influence que le jour où vous quittez les lieux, il devient très compliqué d’assurer la transition, sauf à tout laisser en plan en faisant fi de tout semblant de conscience professionnelle. Ce qui n’est hélas pas mon cas.

Dans tous les cas, j’avais sous-estimé le poids de la frustration. Frustration de ne pas accompagner le projet jusqu’à son terme et qui pourtant était celle qui était la plus prévisible. Frustration enfin d’être coupé en plein élan quand, un matin d’octobre, la rumeur de l’impossibilité de renouveler nos contrats tombe. Contrats aidés oblige : les caisses de l’état sont vides. Sacrifiés sur l’autel de la rigueur, victimes d’une politique de turn-over des statistiques de Pôle-Emploi et chair à canon d’une « politique d’insertion » conduite par la collectivité territoriale employeuse à la manière d’un quad conduit par Gilbert Montagné dans un clip de l’UMP.

Voici donc que l’histoire s’achève (administrativement) jeudi 30 à 17h : oui, quand on dit un an, c’est 365 jours et faudrait surtout pas arranger tout le monde en arrondissant jusqu’au vendredi. Après espoirs et désillusions suite à d’hypothétiques perspectives de renouvellement distillées par la préfecture elle-même (qui tient les cordons de la bourse pour ce type de contrats) voici la frustration dans sa plus entière expression.

Bien entendu, ça n’enlève rien à la fierté d’avoir œuvré à la réussite du projet, à son amélioration. Ça n’enlève rien à l’année incroyable qui vient de s’écouler et qui a apporté son lot d’expérience et de savoir. Ça n’enlève rien non plus au bonheur que ça a été que de travailler avec cette équipe exceptionnelle, tant sur le plan humain que professionnel. Ces collègues hauts en couleur et qui se retrouvent comme moi, pour la plupart, le bec dans l’eau. Et que dire des « chefs » qui sont tout aussi exceptionnels (n’ayant plus rien à gagner, ce ne sont pas des paroles flatteuses de fayot 😉 ), d’une patience remarquable et d’un courage extraordinaire pour surmonter l’adversité, les obstacles et l’incompétence notoire de certains autres responsables.

Tout cela pour en arriver à la conclusion qu’aujourd’hui des valeurs comme l’implication, l’investissement dans son travail (travailler plus pour gagner plus ?) n’ont finalement que peu d’importance. A quoi bon faire plus que ce que l’on vous demande s’il n’y a au bout aucune perspective ? Ce mal, propre au secteur public, est l’un de ses pires fléaux. Il condamne l’initiative et étouffe la motivation, sauf à tomber sur des supérieurs ouverts d’esprit.

Pour ma part, je sais d’avance que je ne pourrais hélas me défaire de ce qui constitue aux yeux de certains un défaut, à savoir m’investir dans ce que je fais quitte à devoir à nouveau m’accommoder avec le poids de la frustration.

Maître de ces lieux

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